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Nicolas DIDIER BARRIAC
" Malakas "





Nicolas DIDIER BARRIAC
Malakas
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« Nicolas Didier Barriac ? Drôle de nom de groupe »… eh bien non, lecteur perplexe, ce qui vient de se glisser dans ta page de chroniques est bel et bien un roman. Si ce dernier mot n'a pas déjà fait cesser ta lecture, je vais t'expliquer le pourquoi du comment. Je te préviens, je vais faire long : je reste chez moi ce soir, je suis d'humeur fatiguée mais incapable de dormir, sans rien de mieux à faire, et… je fais ce que je veux, d'abord.

Pourquoi un roman, donc ? Parce que « les métalleux aussi ils lisent » (sic). Parce que tu ne sais pas, toi, confortablement engoncé dans ton fauteuil de lecteur, mais le rythme chronique-report-interview, ça finit par sonner métro-boulot-dodo. Alors, pour une fois qu'on m'envoie un bouquin, je me fais plaiz'. Satisfait ? Non ? Tant pis, moi je considère avoir répondu à la première question. La seconde, donc : pourquoi « Malakas » ? Réponse évidente : car le titre signifie « connard » en grec, et que si ça, ça n'a pas la classe, Clooney ne peut plus vendre des Nespresso. La version de la défense (c-à-d la promo) c'est de plaider le passé de chroniqueur musical de l'auteur, et nous vendre « un livre truffé de références musicales » (je cite de mémoire)…

La promo, c'est la promo hein, ce premier argument ne se justifie que par quelques noms d'artistes épars, saupoudrant un récit bien étranger au monde de la musique. Ne refusez pas l'offre pour autant, quelques pâtisseries croustillantes se sont glissées dans les virages, à commencer par ce génial portrait de « Bad Motor Oil », groupe en devenir, parlant de A à Z, public et critiques inclus. Tout aussi génial, une belle scène de blind-test improvisé s'étalant sur quelques paragraphes pour notre plus grand plaisir. Et pour les petites faims, on avalera goulûment les petits passages colorés de références offerts à notre appétit, dès que l'occasion se présente… Quelques lignes sur Sigur Ros changent quand même le visage d'un passage de chapitre consacré à la déprime, je trouve.

Vous avez saisi, cependant, vous ne lirez pas ce livre pour le mélomane qui est en vous. Non, ou c'est le SAV qui chauffera derrière. Mais vous le lirez, car vous êtes un odieux fan de Metal, et que ça vous fait plaisir, avouez, d'entendre gémir sur quinze chapitres un looser obsédé sexuel plaqué comme un malpropre, ne pouvant tenter de noyer sa tristesse que dans une vie professionnelle mesquine et basse, des amitiés futiles et superficielles, et un égocentrisme exacerbé… Attendez j'ai pas fini, vous allez voir que vous allez acheter : ça pleurniche, ça se regarde le nombril, ça joue au Beautiful Looser et ça ne prend la plume que – mais alors que – pour déverser une bile sans fin sur sa metteuse de râteaux. Je parle au pervers qui est en vous, je le sais. On se comprend, c'est pour ça que vous venez sur UltraRock. Bon, assez tergiversé : aucun sujet, aucun discours, aucun débat, une marre de consensuel, une inspiration de ruminant, la motivation purement narcissique d'un Woody Allen ressassant ses problèmes existentiels film après film, ou d'un Leonard Cohen dans le 23 e tome de ses essais sur le couple. Mais (nous y voilà) la plume de Bob Dylan réglant ses comptes avec Sara, Joan et toute la société à coups de « mots tranchants comme des couteaux », comme nous l'explique David Bowie.

Dans le cas de Nicolas, il s'agit de couteaux suisses de luxe. Pour le plaisir de mirer mon museau de rongeur dans ses diverses lames, je vais vous en déplier quelques-unes et faire jouer un peu leur reflet froid comme un titre de Blue Öyster Cult (oui, ça c'est un clin d'œil à « Malakas », Nicolas). Je le taxe de nombriliste et de reptile pour la forme, hein, ne vous méprenez pas, nous avons affaire à un auteur très généreux, surtout : il vous convie à un dîner en forme de buffet à volonté, chaque détail peut se voir gratifier d'habits aussi resplendissants qu'inutiles. Même une sauce soja sur du riz. On vous offre sur un plateau les considérations les plus terre-à-terre ornées d'une langue versant dans l'imagerie la plus totale, on vous sert un jeu de tons sarcastiques et ironiques, on vous expose ses opinions personnelles à grands renforts d'habiles (et subreptices) contrastes lexicologiques (petit coquin). Les détails d'une bête virée à la FNAC seront gorgés d'informations sur le protagoniste, qui osera pourtant peu se livrer frontalement, mais n'hésitera pas à nous gratifier de beaux efforts de langue même dans ses passages les plus personnels. Son ton mordant métamorphosera le sujet le plus convenu en réalisme frappant, avec un art de dédoubler la puissance d'un seul adjectif par son simple choix… On vous présentera un bête journal télévisé en déployant tous les efforts stylistiques possibles, on vous fera aimer vos protagonistes dans leurs moments les plus misérables par la magie d'une simple tournure, et… jamais on n'aura même simplement meublé un passage aussi richement. Nicolas Fouquet peut retourner en cuisine. Il ne restait plus qu'à me présenter les soubresauts de sa relation sous la forme d'un western, sous celle d'une bande dessinée plus loin, d'y intégrer le final de Magnolia de Anderson dans une scène plus sucrée que du Grateful Dead (ça aussi c'est un clin d'œil oui) et j'étais conquis.

Ne restait plus qu'à me servir le dessert : les longues descriptions de Nicolas… ah, il y en a partout, la moindre chose est prétexte à prendre son temps et m'en parler avec la nonchalance d'un grec attablé au café (vous l'aurez compris, on voyage dans « Malakas »), et pour l'auteur prétexte à user de sa facilité naturelle pour nous dire ce que son hypocrisie ne dit pas, dissimuler ses critiques derrière un jeu de mots éloquent, évocateur, jusqu'à rendre celles-ci aussi délicieuses à lire qu'elles sont pourtant bassement adressées. Mais on est vicieux et on assume. Non ? moi en tout cas je le suis. Et j'en ai pour mon argent : méchanceté, mauvaise foi, refus de la réalité… Le regard reste froid et sensé, l'attaque détournée, c'est un talent que d'attaquer sa belle-mère en décrivant son appartement à un lecteur, et il le sait. Et nous offre donc un deuxième paragraphe. Cadeau.

Mais toute médaille a son revers comme nous l'apprend Jagger en nous chantant sa sympathie pour le diable, et notre gentil looser, pas bien plus méchant que Kyan Khojandi de « Bref » à la base, mais que je charge comme une mule par méchanceté gratuite, est aussi un personnage fragile, donc attachant, et sensible, donc intéressant, qui, avec la même habileté, parviendra à partager un peu de son âme en vous relatant sa déambulation dans les pièces d'une maison qu'il découvre… Ce personnage-là n'a pas grand-chose de plus que le précédent à nous dire de sa vie, mais a beaucoup à partager. On partage de toute façon déjà avec lui notre solitude désemparée devant une vie virtuelle, télévisuelle, professionnelle que nous regardons avec une lucidité qu'il sait parfaitement appuyer. Avec la même sincérité, il vous offrira un miroir à chaque étape de sa liaison superficielle vers le réel attachement sentimental en lequel elle va se muer. Et à chaque maille de cette relation qui cèdera, nous nous approcherons lentement de la réelle conclusion de cette histoire : seule l'inexorabilité des changements est certaine. Et Anderson avait raison.

Je ne vais pas entrer dans l'intrigue, car elle est aussi consensuelle que dispensable, simple prétexte à l'exercice de la plume. Je préfère vous entretenir (en me convainquant que vous me suivez) de l'exemple d'humanité qu'on nous offre à travers elle. Nous avons affaire à un déçu amoureux, vous l'aurez compris, naviguant dans un milieu plutôt bourgeois qu'il n'assume pas vraiment, côtoyant des amis qu'il n'estime pas vraiment, mais dont il nous relate les critiques qu'ils lui livrent avec un vrai réalisme de sa part. Un déçu professionnel aussi, dont le seul accomplissement est d'avoir obtenu un stagiaire à torturer lâchement, mais un déçu tout aussi lucide sur sa condition… Un déçu qui nous fera comprendre le point de dépendance totale à laquelle il arrivera dans sa relation amoureuse. Quand on finit par utiliser le mot « verdure » pour caractériser le jardin des Tuileries, cadre d'un simple passage en couple, c'est qu'on est victime désespérée d'une cruelle idéalisation, n'est-ce pas ? Mais notre déçu sait animer sa triste condition d'éclairs d'authenticité, ceux-là même qui me faisaient entrevoir l'humanité que j'évoquais, à l'occasion d'une réflexion lui échappant lors d'un simple passage en discothèque. Un déçu en chair et en os, avec son individualisme que je me veux déjà d'avoir tant fustigé, qui fait encore jaillir son humanité en nous décrivant la complicité de celle qui causera son malheur avec sa sœur de façon irrésistiblement touchante, en nous faisant apprécier l'effet magique de l'ambiance des tavernes grecques sur l'atmosphère à couper au couteau de ce voyage qui le transformera en simple spectateur de la décomposition inéluctable de sa relation. Un déçu capable d'humour, aussi, qu'il nous livrera avec tout le charme de sa maladresse, au travers d'un cadeau à son aimée, au travers de traits d'esprits qu'il se prête dans son texte, au travers de réflexions personnelles bien trop improbables pour ne pas être authentiques (n'aies pas peur de l'acide formique Nicolas, je le suspecte depuis un stage en Licence de Bio de nettoyer les sinus). Humour qu'il osera sur des sujets autrement sérieux – Olympie menacée par les flammes – ou simple humour des mots, venu atténuer les scènes les moins agréables pour notre protagoniste. Et pur humour littéraire : un jeu d'associations d'idées, un patchwork de citations pour nous présenter son ex-future dulcinée, le compte-rendu d'un dîner avec l'ex-ex sous forme de ballet temporel… et j'ôte de nouveau mon chapeau.

Avec tout le respect que je dois à tout le monde mais concède rarement, cuistre que je suis, je me recouvre néanmoins le chef lorsque notre auteur se croit obligé, pour une mystérieuse raison, d'user de clichés aussi déplaisants que mal maîtrisés, de surcroît, lorsqu'il se livre à de lourds exercices de style absolument inutiles pour nous présenter celle que j'ai baptisée « ex-ex » lors d'une rencontre peu crédible, ou lorsque, par excès de zèle, il ruinera la retranscription des aventures du formidablement réaliste groupe de son ami par une overdose de détails se voulant tout aussi réalistes mais sombrant dans l'inutile et encombrant. Il me replace lui-même mon chapeau sur la tête lorsqu'il mitraille le rythme de son propre récit à coups de médisances pleines de rancœur envers sa belle-famille, tentant de nous faire prendre parti dans un conflit auquel nous sommes aussi étrangers que le Glam Rock au Black Metal (oui oui), à grands renforts de pathos et autres coups de coude, pour se vautrer parfois dans la contradiction… C'est un humain, d'où l'intérêt de la lecture et nous lui pardonnons (mais si allez, un peu d'humanité, vous aussi). Pour les mêmes raisons, nous le détesterons authentiquement lorsqu'il tourne en dérision des grands-pères de l'île de Corfou regardant les passants par de longs après-midis (les qualifiant de vaches, terme que je cherchais pour le remettre à sa place), ou sa belle-mère choquée par les incendies de son pays en 2007. Nous le déconsidèrerons devant son irrespect pour une belle-mère traditionnaliste, un manque d'intérêt intellectuel, un caractère capricieux… dont il se dédouanera en nous en exposant franchement l'origine. Ha, ça y est, j'en ai trop dit, j'ai envie de vous raconter l'histoire.

Mais je n'entrerai pas dedans disais-je, et je m'y tiens. Bah, après tout, j'ai déjà prononcé les mots « déception amoureuse » et « belle-mère » (ou des synonymes, ne chipotez pas), vous aurez déjà fait le rapprochement, on est tous passés par là, non ? Mais je veux bien parler des personnages, je ne résiste pas au plaisir, surtout de notre protagoniste, trop petit pour me laisser de marbre, moi, si impatient de le réprimander de toute la hauteur de mon égo mis à mal par ce détachement avec lequel il me relate sa lâcheté, sa fourberie, son hypocrisie, moi qui refuse toujours obstinément de jeter un œil aux miennes… Non, je préfère pointer du doigt sa haine pour une belle-mère certes agaçante mais sans plus, que l'on a bien du mal à comprendre, jusqu'à la mettre, par défaut, sur le compte d'une hypothétique déraison lorsqu'on apprend qu'elle se livre au spiritisme, puis de l'immaturité du protagoniste en fin de compte, faisant tout un foin d'une simple remarque sur son physique, ou parlant d' « emportement » pour une scène sans échange de mots. Je préfère rire de son obsession pour l'état des routes de Corfou, supérieure à l'intérêt quasi-inexistant dont il gratifie ce lieu pourtant de toute beauté (je parle en initié), je préfère conspuer les pirouettes stylistiques derrière lesquelles il dissimule la vile manière dont il a abandonné l' « ex-ex », ou ces efforts semi-conscients de nous rallier à son côté par des moyens peu honnêtes dans une confrontation qu'il semble toujours vivre… Ah oui, je préfère cela, ça m'évite de tourner les yeux dans une autre direction, mon regard risquerait d'y croiser un miroir… Non, l'œil du narrateur est perçant, son esprit froid, il baisse les yeux mais ne les ferme pas pour autant. Comme dit celui qui semble être son musicien préféré, « la vie coule à l'intérieur de toi et sans toi ». Ah oui, on parle beaucoup d'humain dans ces pages…

Je ne crois pas me tromper en disant qu'on y parle de tout ce que j'aurais pu en attendre. D'errances, de tuiles, de franchise et de réflexions sur ces mêmes tuiles. Un peu de musique, oui, oui, rappelons-le, la musique, « cette affirmation hésitante entre bruit et silence » comme il dit fort justement en nous paraphrasant Paul Valéry sur la poésie. Mais vous ne lirez pas « Malakas » pour ça. Vous le lirez car vous n'aimez ni le surnaturel ni l'autobiographie ni encore moins les deux mais que les nouvelles de Poe et « A La Recherche Du Temps Perdu » sont dans votre Top 5 littéraire. Vous le lirez car son écriture provoque cette rare impression d'avaler des pages deux fois moins longues, tant elles s'engloutissent avec la douceur d'une pâtisserie fondant en bouche. Il n'y a pas de mal à se faire plaisir. Disponible en broché et numérique sur Amazon, allez.

Le site : http://nicolasdidierbarriac.com/

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