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MARILLION
Le Trianon, Paris
le 18/01/13


 

M A R I L L I O N Le Trianon, Paris 18/01/2013

Deux ans après sa rénovation complète, le Trianon de Paris est décidément l'une des salles les plus agréables de la capitale. Mais si Ultrarock bravait la neige ce soir de Janvier, c'était bien que Marillion avait un sacré bébé à défendre sur scène : le brillant « Sounds that can't be made » fraîchement accouché. Et que de beau monde s'est déplacé ! La salle est quasi-pleine d'un public aussi hétéroclite qu'on pouvait l'attendre d'un groupe si peu médiatique que Marillion : absolument tous les âges et types sociaux se croisent sans qu'un coup d'œil puisse en extraire une dominante quelconque. Bourgeois ou vieux routards, les t-shirts Metal côtoient l'inspecteur Barnaby.

A peine de temps de laisser fondre notre croûte de flocons qu'on se retrouve face à une scène occupée par Aziz Ibrahim, une de ces premières parties franchement captivantes : Aziz est passé par Simply Red et les Stone Roses avant de se mettre à bosser pour Paul Weller et… le H-band avec Steve Hogarth, ceci expliquant cela, ainsi que Steven Wilson qu'il n'a pas pu accompagner aux USA pour cause de blocage américain, infortune imméritée que ce gars décidément extrêmement attachant accepte avec humour. Un humour qui émaillera d'ailleurs toute l'heure de sa prestation qu'il rendra si proche du public…

Son duo avec le percussionniste Dalbir Sing Rattan aux tablas et autres instruments orientaux maîtrisés sur le bout des doigts avec une finesse d'une expressivité absolue (« Tout ce que Mike Portnoy a toujours voulu être » dixit Aziz) est d'un charme absolu : Il s'agit de compos Rock US tout en délicatesse posées sur une rythmique traditionnelle orientale, balançant entre Maghreb et Indes (il est d'origine pakistanaise), enrobé d'un jeu de guitare 90s presque Shred aux relents de Derek Trucks ou Buchanan pour un parfum assez Santana… difficile à cataloguer, surtout avec ce déluge d'effets sonores plus bluffants les uns que les autres, et pas évidents à déterminer. Cris berbères, sons de guitare au rendu proche du sitar, boucles ou autres effets indéterminés… Et une générosité communicative inondant ses morceaux (« Middleroad », sur son difficile parcours de rejeton d'une famille musulmane choisissant le Rock, « The other side », écrite pour ses ex-compagnons dont certains semblent être emprisonnés).

Aziz a beau être souvent approximatif, et ne pas être le meilleur chanteur du monde, son côté brut l'emporte, et l'on en retient surtout ce mariage qui paraît simple de ses deux cultures musicales, mais qu'on a rarement fait apparaître aussi naturel. Porté par cette personnalité si ouverte, qui se livre tellement facilement, on se retrouve souvent à un sacré degré de communion musicale… En d'autres mots : une première partie inattendue comme on aimerait s'en voir plus souvent offrir.

On aura en tout cas largement le temps de redescendre sur terre puisque Marillion ne met pas loin d'une heure à investir cette scène ! Sauf ce brave Mark Kelly qui se débattait déjà avec ses claviers au fond de la scène durant le show d'Aziz Ibrahim. On aura beau nous passer du Dire Straits, Bowie, Supertramp, Aerosmith, Bad Company et j'en passe, cette heure est dure à meubler, d'autant que le show derrière n'atteindra pas les deux heures.

Toute notion du temps est cependant balayée par ce spectacle qui éclate avec « Gaza »… On s'attendait certes à ce que la crème de « Sounds that can't be made » soit jouée, mais alors en tirer ce morceau épique, et qui plus est en ouverture de show… ça marque. Steve Hogarth est aussi théâtral que d'habitude, et ce titre s'y prête comme un gant : vêtu d'une sorte de djellabah ornée du symbole hippie, il déclame plus qu'il ne chante, il mime, joue… Le contraste est saisissant avec la douceur humaine comme musicale de Steve Rothery. Et avec ce cynisme dont il a le secret, Steve balaie la controverse de son texte d'un sec « ce n'est pas un titre contre Israel, c'est un titre contre tout le putain de monde » !

Et le culot du groupe est d'enchaîner ce début de show suffisant pour conquérir n'importe quelle audience avec rien de moins que « Ocean cloud » : en gros, leur précédent « Gaza ». Si la voix de Steve est aujourd'hui bien plus faible que sur album, la détermination du quintette est saisissante, et la poigne de fer avec laquelle ils manient ce grand titre impose simplement le respect. « Neverland » presque derrière fera de « Marbles » un album étonnamment mis en avant ce soir, peut-être une sorte de façon de présenter « Sounds » comme son successeur logique, une manière de voir les choses que nous ne sommes pas rares à partager.

Pour la star de la soirée, « Pour my love » fera suite à « Ocean cloud », puis « Power » à « Neverland » et semblant avoir déjà acquis le cœur du public… Le morceau-titre, lui, semble se muer en quelque chose de plus rythmique sur scène, à l'inverse de « Sky above the rain », autre extrait inattendu à la finesse vraiment saisissante… Il s'en dégage une impression de bien-être que peu de groupes ont l'habileté nécessaire à vous faire vivre sur scène. Peu de personnages ont également l'humour de Steve pour nous forger le terme de « Noëlish » pour la décrire entre deux langues.

Cette interprétation si vivante d'un album si frais révèle réellement du haut degré de musicalité atteint par nos « britanniques secrets ». Consentant enfin à remonter le temps, c'est un « Great escape » qu'ils nous offrent d'abord, dont la splendeur semble hypnotiser la salle étrangement à l'écoute (à part les Doors il y a 40 ans, peu de groupes obtiennent une telle déférence de leur public). Dans un schéma global du show particulièrement bien construit, « Man of a thousand faces » remonte ensuite jusqu'à « This strange engine » avec un feeling Rock volontairement poussé, si l'on en juge au changement sonore, Rothery atteignant des sommets de doigté à l'acoustique…

Enfin, pour faire justice à cette prestation déjà plébiscitée et finir comme il se doit, On nous réserve un cadeau en rappel, l'enchaînement « Warm wet circles » et « That time of the night » issu de « Clutching at straws », consentant enfin à s'arrêter sur l'ère Phish. Steve, bon prince, laisse quelques refrains à un public soudain plus mordant qu'attendu, refusant de laisser « Warm wet circles » s'arrêter, Steve ne se privant, lui, d'aucun sarcasme anti-français apte à taquiner le public parisien… son mélange de délicieuse moquerie toute en finesse et de mépris insupportablement britannique confère un charisme unique à Steve, il faut bien en convenir.

Ce show fut définitivement trop court, seule frustration. Le groupe nous remettait le couvert le lendemain, annonçant dès ce soir une tracklist entièrement différente… On ne fait pas les choses à moitié. Subliminal ou pas, c'est sur « Get back » qu'on nous fera évacuer la salle, encore enveloppée d'un doux nuage ouaté de velours. Si, sur album, Marillion convainc comme il ne l'a pas fait depuis 10 ans, sur scène, il prouve que cette musicalité, ce feeling intact, cette intégrité face à son public n'est pas une réputation usurpée. Cinq artistes au sens le plus complet du terme.


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